Axe de Recherche I

Axe I : État, politique et action publique
Responsable de l’axe : Raoul Tamekou, Ph.D.

Les membres de l’axe 1 réfléchissent à l’État en Afrique comme cadre (symbolique, historique, sociologique) d’existence de collectivités définies, et espace d’articulation des trois dimensions fondatrices de l’ordre politique : politics, policies, polity (Schmidt 2009). Les recherches s’inscrivent dans un croisement disciplinaire qui fait appel à la sociologie politique, la théorie politique, l’analyse de l’administration et des politiques publiques, la sociohistoire. D’une part, il est question d’étudier la généalogie de l’État sur le continent africain, de rendre compte de ses modalités de formation, d’institutionnalisation et de transformation, d’analyser l’évolution des relations entretenues au fil du temps avec l’espace social qu’il construit, mais qui, également, le construit. Dans cette dernière optique, l’enjeu pour les chercheurs serait, à travers une réflexion sur les racines politiques de la construction du social (Leca 2012), d’analyser l’État en Afrique comme expérience sociale et espace transactionnel. Autrement dit, il s’agirait de cerner l’État à travers l’examen des représentations et des usages qu’en font les individus en société, d’examiner la constitution de l’État en catégorie de l’agir social. L’étude du champ des manifestations de l’État en société se veut ainsi indissociable de celle de la considération de son inscription dans les structures psycho-affectives du processus de socialisation (Sindjoun 1998; Laszczkowski et Reeves 2015). Mais, également, il est de bon ordre de réfléchir à la quotidienneté de l’existence étatique, et notamment de se pencher sur les lieux, les conditions et l’objet du travail des agents publics, sur leur référentiel normatif d’action, sur la mise en œuvre même du service public. Enfin, une autre direction de recherche sera d’interroger l’unité et l’unicité de l’État en Afrique, en l’examinant à travers différentes catégories constituantes : le pouvoir, les formes de son organisation, la gouvernance, ou encore le faisceau des phénomènes qui construisent la relation ternaire entre l’État, les individus, et la société.  De manière générale, la démarche de recherche des travaux de cet axe privilégie tout autant les approches résolument empiriques, monographiques et comparatives, que les analyses plus fondamentales et théoriques. Les chercheurs appuient leurs réflexions sur des études de terrain solides, tout en menant un travail critique de fond sur les connaissances existantes, à travers la mise en débat des méthodes, théories, et des concepts produits dans le champ d’études sur l’État en Afrique.

  1. Généalogies de l’État en Afrique

L’universalisation de l’État comme formule générale de l’organisation politique des sociétés est un phénomène, somme toute, contemporain. Comme le suggère la recherche récente en anthropologie politique, l’existence de l’État est « une variable mineure pour une bonne partie de l’humanité » (Scott 2019, 32). Pendant une grande partie de leur histoire, les sociétés humaines ont expérimenté une diversité de cadres de mise en ensemble, les groupements « sans État » coexistant avec les collectivités étatiques, et tendant d’ailleurs, dans de nombreuses régions du monde, comme en Afrique, à être majoritaires (Fortes et Evans-Pritchard 1940; Osafo-Kwaako et JR. Robinson 2013). En outre, les caractéristiques qui fondent la conception hégémonique de l’État, résultent d’un processus de maturation, lent, long, non linéaire, spécifique à l’histoire européenne.

Ces constats posés, la réflexion sur les origines de l’État dans le contexte africain nous apparait aussi exaltante et stimulante que nécessaire. En effet, insérée dans l’histoire globale des peuples, l’Afrique, au même titre que d’autres espaces géographiques et politiques, offre un terrain fertile d’observation de la transformation de configurations sociales diverses par une norme unique tendant à les organiser sous un modèle uniforme. Le questionnement, et partant la problématique dans le cadre présent, est pluriel. Premièrement, bien que n’y étant pas exclusives, les sociétés « sans États » auraient été majoritaires sur le continent africain (Michalopoulos et Papaioannou 2015), pendant au moins toute la période précédant la généralisation étatique dont il est pertinent de fixer l’amorce aux indépendances. D’où l’intérêt de réfléchir aux processus et aux mécanismes générateurs de cette évolution remarquable. Le rythme, les facteurs de causalité se sont-ils avérés similaires en Afrique qu’ailleurs? En est-il allé de même pour le passage des sociétés étatiques « anciennes » aux sociétés étatiques « modernes »? D’ailleurs, quels liens, entretiennent ces ensembles sociaux et humains à travers l’histoire? Comment les caractéristiques institutionnelles et politiques des anciens (sociétés « sans État » et sociétés étatiques) influencent-elles celles des nouveaux? La considération des multiples enjeux au centre de ces interrogations permet d’envisager le parti pris méthodologique selon lequel une analyse féconde des origines de l’État en Afrique doit nécessairement s’inscrire dans l’histoire longue des peuples. Elle doit prendre en compte les éléments de continuité et de rupture, d’innovation et de sédimentation (Thelen 2003) qui caractérisent, dans le temps, les mouvements des populations par et à travers des institutions.

Deuxièmement, l’imposition globale d’une conception de l’État inspirée de l’histoire européenne prend une résonnance particulière, sans être singulière, dans le contexte africain. En effet, au regard de son expansion, s’il est naturel d’interroger la diffusion du modèle étatique dit moderne au-delà de sa terre d’émergence, l’Europe, le choix de l’Afrique n’emporte pas préférence, et ne fait pas exception. L’Asie, l’Amérique du Nord ou du Sud représentent, à cet égard, des objets d’étude tout aussi pertinents. L’enjeu qui semble important à souligner est la double hégémonie qu’exprime l’apparition d’États modernes en Afrique, dont la généralisation, ainsi que souligné coïncide avec la période des indépendances. Les nouveaux États émergent avec pour finalité de donner un contenant au statut de libertés des sociétés fraichement émancipées de la colonisation. L’hégémonie, ici, est historique. Elle met en exergue des rapports de domination dont les termes se lient à travers l’influence qu’auraient eue les puissances coloniales sur le devenir historique des sociétés africaines. Presque arithmétique, la logique à l’œuvre dans ce raisonnement opère par déduction simpliste : la fin de la colonisation marque le début de l’État en Afrique.  L’État en Afrique est un héritage de la colonisation, qui elle-même, est considérée comme la matrice de la modernité politique africaine (Sindjoun 1996). Et pour cause, les critères d’organisation, la mise en sens et en scène, matérielle et symbolique (cadres juridiques, administration, etc.) ne sont empruntés ni à l’histoire japonaise, chinoise ou américaine. Ils puisent directement leurs sources dans les modèles des anciennes puissances coloniales. En somme, la constitution des sociétés africaines en États bâtis selon des normes spécifiques nous met face à la structuration de l’ordre international, de ses critères artificiels d’inclusion et d’exclusion fondés sur une lecture sélective de l’histoire.

 En conséquence, l’hégémonie politique et historique dont il est question est également épistémologique et théorique. La thèse qui fait de la colonisation la matrice de la modernité politique en Afrique, et de l’État l’indicateur le plus abouti de cette dernière, porte également en germes les bases d’une construction coloniale des catégories d’analyse. D’où la nécessité d’en relever l’arbitraire. En effet, cette conception de l’État s’appuie sur une lecture wébérienne de l’histoire qui, aussi immense soit-elle, notamment sur le plan empirique, passe sous silence pratiquement l’ensemble de l’histoire du continent africain, en dehors du cas notable de l’Égypte antique. Le travail de théorisation ne prend donc pas en compte un échantillon vaste de rapports de pouvoir et d’autorité, inter et intrasociaux, de mise en sens et d’organisation de la domination, propres aux sociétés africaines précoloniales. Par conséquent, une application ex tempore d’une catégorie analytique à un phénomène prenant des formes diverses dans l’espace et dans le temps nous apparait malaisée. Sans rentrer dans le débat, au demeurant superflu, du brevetage des normes épistémologiques (Barreault 2001), il importe dans le cadre présent, de souligner le caractère controversé des fondements épistémiques de la recherche sur de l’origine de l’État en Afrique, et d’en questionner un des piliers majeurs : peut-on, doit-on, et surtout comment penser l’existence de l’État en Afrique en dehors de la bibliothèque conceptuelle et théorique wébérienne? Cet exercice demande, entre autres, de s’intéresser à l’articulation et à la manifestation de la domination, l’autorité, la centralisation, l’administration, soit les catégories constitutives de la conception admise de l’État, dans la pluralité et la complexité de la réalité historique des sociétés africaines. Le passage par les travaux en ethnologie et en anthropologie (Adler 1982; Terray 1986; Diop 1988), qui s’intéressent à « l’archéologie de l’État précolonial » en Afrique (Monroe 2013), dans un souci principalement descriptif, nous apparait une base nécessaire permettant d’envisager un renouvellement des termes du débat. Dans cet ordre, plutôt que de s’atteler au repérage du réel, muni d’une liste d’épicerie, le chercheur pourrait se concentrer sur la dynamique concrète des catégories qui fondent la conception hégémonique de l’État (peuple, gouvernement, territoire, frontières, capacités coercitives, administration, armée, etc.), et sur les modalités de leur réunion. Se pose alors la question du rythme et de la causalité respectives de ces catégories dans le processus de constitution. S’il est avéré que la guerre a joué un rôle décisif dans l’émergence de l’État moderne en Europe (Tilly 1985; Kestnbaum et Scokpol 1993), tout comme la sophistication des capacités fiscales (Pierson 2011), ou encore l’existence d’une bureaucratie rationnelle (Weber 2015), quels impacts peuvent avoir la présence ou l’absence de ces facteurs dans les trajectoires africaines?

Cette dernière interrogation nous mène à un autre enjeu majeur de la réflexion généalogique de l’État en Afrique, celui du degré comme norme d’évaluation de la consistance étatique (Clapham 1998). En fait, la construction d’un répertoire d’épithètes, aussi créatifs que variés, caractérisant l’État en Afrique, a fait florès dans la littérature de science politique consacrée au continent africain (Gazibo 2001). L’État y apparait entre autres « mou » (Myrdal 1967); « illusoire », « prédateur » (Darbon 1990); « failli » (Di John 2015); « néoaptrimonialiste » (Bach et Gazibo 2011). Bien qu’elle présente l’inconvénient de conférer une certaine plasticité à la notion, cette multiplication d’épithètes a le mérite de nous faire réaliser que l’État existe concrètement sous des formes et des attributs particuliers, dans un environnement social particulier dont il porte la marque. En somme, s’il éclaire sur le contexte et la période d’émergence, le « soleil des indépendances » est loin de fixer le crépuscule de la réflexion sur l’origine de l’État en Afrique. Il en représenterait plutôt l’aube. L’enracinement social des catégories théoriques dont se dotent les nouveaux États au sortir de la colonisation ouvre la voie à un agenda de recherche riche, à savoir : par quels mécanismes, processus et dynamiques arrive-t-on aux différentes évolutions identifiées dans la littérature? Dans les différents pays africains, quels caractéristiques prennent les dynamiques de l’étatisation de la société et la socialisation de l’État?