Axe de recherche III

Axe III: MONDIALISATION ET SOCIETES EN MUTATION

Responsables: Pierre-Yves Bessala Dzomo et Hermann-Habib Kibangu


La compréhension des dynamiques contemporaines de l’État et des sociétés en Afrique ne peut faire l’économie d’une réflexion sur la mondialisation et ses mutations économiques, démographiques, urbaines (Rondot 2015) marquées par des migrations transnationales voire internationales, servant de pistes de mesure de la mobilité géopolitique et géoéconomique sur le continent (Assogba 2002). En ce sens, l’axe III vise à questionner au sens sociologique du terme la mondialisation et les problèmes liées à la mutation, sous quelque forme que ce soit, en contextes africains.

Ce questionnement porté sur les cinquante-quatre pays du continent, pays en mutation, prend en compte d’autres sous-dimensions, donnant ainsi à IDEES-AFRIQUE l’occasion d’observer l’Afrique dans toute sa diversité, de ses richesses parfois insoupçonnées à ses réalités mal connues, y compris ses zones d’ombre. Soit, un continent pluriel et complexe, « un et indivisible », à travers lequel le réel se laisse décortiquer.

Une telle réflexion a une visée euristique et nécessite un échange cognitif pluridisciplinaire afin de passer au peigne fin une théorie de la mondialisation qui sur le plan économique certes, montre « l’impuissance des États à maîtriser leurs économies » (Boudon al. 2018, 280), mais fait par contre l’unanimité sur les plans sociologique et politique. D’un point de vue sociologique, au sens où l’entend Giddens (1994), « toute réflexion sociale et politique doit partir de la ‘’mondialisation’’ » (Boudon al. 2018, 281) avec ses corollaires que sont le refus de toute forme d’homogénéisation et l’acceptation de toute fragmentation culturelle voire ethnique. Sur le plan politique, des auteurs comme Fritz Scharpf voient un lien entre la mondialisation, la remise en cause des États providentiels et la baisse des normes sociales (Boudon al. 2018, 281).

1 : l’identité, la race et l’ethnie

La notion d’identité, que d’aucuns qualifient de « barbe à papa », est en effet, un mot élastique. L’élasticité du mot identité est telle que son emploi englobe des domaines aussi vastes que variés : culture (identité culturelle), pathologie mentale (troubles de l’identité), préférence sexuelle (…). A telle enseigne qu’on peut se demander si « l’identité ne serait pas devenue une notion vague et inconsistante servant à désigner des phénomènes qui n’auraient en commun que le nom » (Dortier 2001). Aussi, peut-on penser que, réfléchir sur le « Soi », est aussi l’occasion de prendre d’une manière ou d’une autre conscience de notre identité, mieux de nos identités. Mead (1933), nous permettait d’explorer plusieurs types d’identités : collective, sociale, personnelle, etc. L’identité collective est par exemple celle-là qui a trait aux nations, aux minorités culturelles, religieuses ou ethniques. L’identité n’est pas chez Mead, une notion statique. Mead permet à plusieurs spécialistes tels que les anthropologues, les historiens ou les spécialistes des sciences politiques, de se rencontrer et de se débattre autour de l’identité collective. Les sociologues et les psychologues sociaux autour de l’identité sociale et enfin les psychologues, les psychanalystes et les philosophes autour de l’identité personnelle. Toutefois, l’identité dont il sera ici question est l’identité culturelle, entendue comme « l’ensemble des traits propres au génie créateur d’un peuple et aux œuvres créées par ce peuple et qui sont la caractéristique propre de ce peuple par rapport à d’autres. Cela dit, chaque peuple, chaque nation a son identité culturelle. » (E. Mveng et B. Lipawing 1996, 144). Cette identité culturelle fait l’éloge de la richesse dans la différence insistant sur le respect des uns envers les autres, dans une relation fraternelle et vraie. Comme le dit si bien l’historien Engelbert Mveng, « L’identité culturelle quand elle est vraie, ne peut être porteuse de racisme. Il est évidemment sûr que des racistes se sont servis du prétexte de la culture pour justifier leurs bas instincts. (…) L’identité bien comprise ne peut inviter qu’au dialogue et à la compréhension » (E. Mveng et B. Lipawing 1996, 147).

Considérer l’identité sous cet angle permet également aux chercheur.e.s, d’accorder une place non moins importante à deux autres notions : race et ethnie. « Race et ethnicité sont des «identités politiques imposées par la force du droit colonial et reproduites dans le cadre du droit et de l’État dans la période post-coloniale » (Mamdani 2005). Dans cette perspective, le recours à l’histoire, à la politique et au droit, est plus que nécessaire afin d’appréhender la complexité de la triade identité-race-ethnie. La compréhension de cette triade peut aussi une construction historique. Selon le mot de Mamdani, « On pense souvent que la race est affaire de biologie et l’ethnicité, d’identité culturelle. Le débat porte sur la question de savoir si l’on peut parler de ’’race’’ en termes biologiques et si la culture doit être comprise comme donnée a priori ou comme historiquement construite » (Mamdani 2005). Dans un contexte aussi multiculturel et multiethnique que celui de l’Afrique, on ne peut être surpris que le rapport à l’appartenance ethnique soit aussi questionné. « L’ethnicité en tant qu’identité culturelle est consensuelle, mais lorsqu’elle devient une identité politique, elle est mise en mouvement par les organes juridiques et administratifs de l’État. » (Mamdani 2005).

2) la modernité, la temporalité et l’urbanité
Parler de la modernité en contextes africains appelle à réfléchir sur les « aspects formants de la ville » (Abéga 2004) : la croissance, l’aspect spatial, l’aspect démographique, l’aspect fonctionnel, etc. Concrètement, il s’agit par exemple, de considérer que la croissance de la ville est d’une manière ou d’une autre liée à la migration et que dans un tel contexte, on ne peut pas échapper aux problèmes des inégalités, etc. En ce sens, le rapport à la modernité prend différents visages, selon qu’il s’adresse au domaine politique (construction des régimes politiques fondés sur la distinction du privé et du public ; limitation et contrôle du pouvoir politique, capacité à vivre des développements démocratiques), selon qu’il s’adresse au domaine religieux (laïcisation, etc.) ou encore selon qu’il aborde des problèmes d’économie (Boudon et al., 2018, 278-279). Cela va sans dire que cette réflexion sur « les aspects formants de la ville » ne va pas sans passer en revue l’aspect social de nos quartiers. Il s’agit aussi de voir la fonction de ceux-ci (zones de résidence individuelle ou collective, quartiers administratifs avec des mécanismes d’ethnicisassions ou de ségrégation, etc.).

Sur le plan urbain, on constate une réelle avancée de l’urbanisation en Afrique, continent majoritairement rural. La population africaine va croissant. Cette croissance va avoir des répercussions sur des domaines aussi divers et variés que l’environnement, le développement, le transport, le logement, l’évacuation des eaux, etc. (Abéga 2004). Ces constats font appel à des questions : quid des population qui n’ont pas suffisamment d’eau, des villes qui dépendent en partie du milieu rural ? Si sur le continent, on trouve des populations qui ont facilement accès à l’eau ou l’électricité, il y a malheureusement d’autres qui peinent à avoir accès à ces mêmes ressources.

Le regard des chercheur.e.s sur les notions telles que la modernité et l’urbanité (y compris toutes les autres notions), prendra aussi en considération la question de la temporalité, vue dans tous ses aspects. Elle est ici comprise comme tout ce qui est dans le temps et qui a un rapport au temps. En cela, la temporalité côtoie chacune des notions dans une dimension transversale.

3) les arts, la culture et les réseaux confessionnels
« Le mot ‘’arts’’ dans toutes les civilisations, embrasse toutes les expressions du génie créateur d’un peuple qui tendent à exprimer la vision de l’homme et la vision du monde de ce peuple à partir des valeurs du cœur et surtout selon un idéal que tout peuple, sous un nom ou sous un autre, désigne comme étant le beau » (Mveng et Lipawing 1996, 160). Le souhait de Idées-Afrique est de comprendre cette notion dans sa perspective mvengienne. Cette acception a le mérite de se déployer dans tous les univers culturels, sans forcément maquiller la réalité qui s’y fait côtoyer. L’Afrique, comme les autres continents célèbre la beauté des arts dans toutes leurs dimensions. L’histoire retient que « Les festivals mondiaux des arts nègres de Dakar (1966) et de Lagos (1977) ont révélé au monde l’étonnante richesse de ces expressions artistiques ». (Mveng et Lipawing 1996, 166). Depuis lors, le continent n’a cessé de surprendre le monde et de l’enrichir de ses créativités. Malgré sa richesse culturelle, l’Afrique n’a pas encore dévoilé au monde toutes ses potentialités artistiques. Si la danse et la musique du continent n’ont plus rien à prouver ou presque, sa peinture donne parfois l’image d’être méconnue. « Le drame, aujourd’hui, quand on dit que l’art africain est impénétrable, c’est qu’on se trouve devant un peuple devenu analphabète dans sa propre culture. Il est donc urgent que le peuple se remette à l’école de sa propre tradition » (Mveng et Lipawing 1996, 175). Dans cette même dynamique, la culture peut être saisie dans son sens large ou restreint. Au sens large, elle évoque le « mode de vie d’un groupe social (ensemble des croyances, valeurs, idées, pratiques … », alors qu’au sens restreint elle est comprise comme la « production et la consommation des biens culturels » (Giacobbi et Roux 1990, 152). Ainsi donc, le regard porté sur les réseaux confessionnels peut être une occasion pour les chercheur.e.s de comprendre d’un point de vue historique les différents réseaux confessionnels (chrétiens, musulmans, protestants et autres), d’un point de vue sociologique les évolutions internes desdits réseaux avec leurs enjeux et leurs défis, quand d’un point de vue anthropologique, ils/elles peuvent saisir les impacts encore présents de ces différents modes de croire sur les Africains et Africaines résidants dans et hors du continent. Et sans doute, l’histoire des religions peut être d’un grand recours dans la compréhension de l’instrumentalisation de certains réseaux confessionnels, comme nous le propose le théologien et historien des religions Paulin Poucouta (Kibangou 2018, 66-67).

4) les innovations technologiques et les dynamiques sociales
Idées-Afrique ne peut pas porter son regard sur les mutations en Afrique et ne pas s’intéresser aux innovations technologiques tout comme aux dynamiques sociales. Sur le continent, de plus en de plus de chercheur.e.s d’origine africaine, s’affirment par leurs créations dans des domaines qui vont de l’informatique, à l’environnement, en passant par les domaines culinaire, médical ou de la téléphonie mobile. La création ici et là des start-up sur le continent en est la preuve. Ces véritables startup sont des lieux de croissance de l’économie en Afrique et permettent en même temps de suivre le rythme des dynamiques sociales sur le continent.
Celles-ci font référence à tout changement quel qu’il soit qui survient sur le continent africain et qui permettent de montrer le renouvellement des sociétés africaines sous une forme comme sous une autre. Toutefois, il ne faut pas oublier que sous l’effet parfois des dictatures, des libertés cadenassées sous les tropiques, il y a «l’ Afrique qui s’amuse et qui prie » (Ngoie-Ngalla 2015, 173-175) qui nous montre « La fête en permanence, le divertissement dans une agitation frivole perpétuelle, dans le même temps, la ferveur jamais retombée des célébrations religieuses, (recherche fiévreuse des biens du salut), en parallèle à la montée effrayante de la misère et en réponse à celle-ci. (Ngoie-Ngalla 2015, 173). Mais paradoxalement, cette même Afrique, par le dynamisme de sa jeunesse, la plus jeune du monde, est prête à se soulever, surtout quand elle n’est pas réprimée par des armées acquises aux dictateurs éternels, qui prend la rue pour dire son ras-le-bol. Dans ce contexte, IDEES-AFRIQUE propose une analyse pluridisciplinaire visant une compréhension élargie des différents éthos africains étant donné la pluralité multiculturelle et multiethnique du continent.